Un lundi matin, une alerte de facturation. Le tableau de bord d’une PME affiche des dizaines de milliers de francs de consommation en quarante-huit heures, sur des services d’intelligence artificielle que personne dans l’entreprise n’a jamais activés. Dans un dossier récent, l’addition a dépassé plusieurs centaines de milliers de francs avant que le mécanisme ne soit compris. Le procédé, que l’on désigne outre-Atlantique par l’anglicisme LLMjacking, consiste à détourner les clés d’accès d’une entreprise pour consommer, à ses frais, des services d’intelligence artificielle revendus à des tiers. Il vise précisément les entreprises qui pensent ne pas être une cible.
Le mécanisme, en clair
Tout part d’une clé d’accès compromise. Un identifiant technique, une suite de caractères qui permet à vos applications de consommer des services informatiques à distance, et qui traîne où il ne faudrait pas : un dépôt de code public, le poste infecté d’un développeur, la machine d’un prestataire externe. Les fraudeurs n’ont même plus besoin de chercher eux-mêmes ; des robots parcourent en permanence les dépôts publics et repèrent une clé exposée en quelques minutes.
Ce que le fraudeur vole ensuite n’est pas vos données. C’est votre capacité de facturation. Avec la clé, il active les modèles d’intelligence artificielle les plus coûteux du marché, puis revend l’accès à des centaines d’utilisateurs anonymes par l’intermédiaire de serveurs relais. Chaque requête, chaque ligne de texte générée, est facturée à votre compte. Le procédé est documenté par les chercheurs en sécurité depuis 2024 ; les montants observés atteignent des dizaines de milliers de dollars par jour sur un seul compte compromis.
La brutalité du schéma tient à une asymétrie simple : le fournisseur facture à la consommation, sans plafond par défaut. Tant que la clé fonctionne, le compteur tourne.
Pourquoi votre PME est exposée
Trois faiblesses reviennent dans quasiment tous les dossiers. Des clés d’accès aux droits trop larges, créées pour un essai et jamais révoquées. Une facturation sans budget maximal ni alerte agressive, parce que la consommation historique était modeste et que personne n’imaginait une multiplication par cent. Et l’absence de toute surveillance des journaux d’appels, qui seule permettrait de voir qu’à trois heures du matin, votre compte génère du texte en continu pour des inconnus.
À dire vrai, aucune de ces failles n’est exotique. C’est l’ordinaire d’une entreprise qui s’est numérisée vite et bien, sans équipe de sécurité dédiée. Précisément le profil des PME suisses.
Les premières 48 heures
Le réflexe qui compte : révoquer immédiatement toutes les clés d’accès du compte, pas seulement celle qui paraît compromise. Les fraudeurs en créent souvent de nouvelles dès qu’ils disposent d’un accès. Dans la foulée, désactivez les services d’intelligence artificielle au niveau de l’organisation, posez des plafonds de dépense et des alertes de facturation, changez les accès des administrateurs.
Ensuite, préservez la preuve. Les journaux d’accès et de consommation sont votre dossier : ils établissent l’origine géographique des requêtes, leur volume, leur caractère manifestement étranger à votre activité. Exportez-les sans attendre, certains fournisseurs ne les conservent que quelques semaines.
Troisième front, la facture. Contestez par écrit, immédiatement, sans attendre le prélèvement. Un courrier qui expose la compromission, chiffre l’usage frauduleux et réserve tous droits n’a rien à voir avec une demande d’assistance résignée. Surtout, ne payez pas « en attendant » : un paiement s’interprète vite comme une reconnaissance.
Ce que disent les conditions générales
Les conditions générales des grands fournisseurs sont sans ambiguïté sur un point : la garde des identifiants incombe au client, et toute activité menée au moyen de ses clés est réputée sienne. S’y ajoutent des plafonds de responsabilité indexés sur les montants payés, des exclusions pour dommages indirects et, fréquemment, une élection de droit et de for étrangers. Prima facie, le terrain est défavorable.
Il faut pourtant lire ces mêmes conditions jusqu’au bout. Elles contiennent presque toujours un délai de contestation des factures, souvent trente jours dès émission : le laisser filer revient à valider l’addition. Elles imposent une procédure de réclamation à suivre formellement, faute de quoi le fournisseur opposera un défaut procédural avant tout débat de fond. Elles réservent enfin des mécanismes de remise ou d’ajustement pour usage anormal, appliqués de manière discrétionnaire. Discrétionnaire veut dire négociable.
Reste l’argument de fond. Un usage multiplié par cent en deux jours, depuis des juridictions sans lien avec le client, sur des services jamais activés auparavant : le fournisseur, qui déploie pour ses propres besoins des systèmes de détection d’anomalies parmi les plus sophistiqués du marché, peut difficilement soutenir qu’il ne pouvait rien voir. Facturer sans sourciller les conséquences d’une fraude détectable interroge la bonne foi dans l’exécution du contrat. L’argument ne gagne pas seul ; il structure la négociation. Dans le dossier évoqué plus haut, une contestation circonstanciée, appuyée sur les journaux et articulée sur les propres clauses du fournisseur, a ouvert une discussion que trois demandes d’assistance n’avaient jamais obtenue.
En clair : les conditions générales fixent le point de départ du rapport de force, pas son point d’arrivée.
La plainte pénale formalise le dossier
Déposer plainte n’est pas un geste d’humeur. C’est un acte de structuration. La plainte fixe les faits à date certaine : la compromission, sa découverte, les mesures prises, le dommage chiffré. Elle établit juridiquement le statut de l’entreprise, victime d’infractions (accès indu à un système informatique, art. 143bis CP ; utilisation frauduleuse d’un ordinateur, art. 147 CP), et non débitrice distraite d’une facture de services informatiques. La nuance change tout, face au fournisseur comme face à l’assureur.
Elle ouvre aussi des leviers que le civil n’offre pas : séquestre, traçage des infrastructures utilisées, entraide internationale. Que les auteurs opèrent depuis l’étranger n’y change rien, les autorités suisses étant compétentes dès lors que le dommage se produit ici. Même sans identification rapide des auteurs, la procédure documente la diligence de l’entreprise. Pièce maîtresse du dossier, sur tous les fronts à la fois.
Le conseil d’administration doit se couvrir
Un incident à six chiffres n’est plus un sujet informatique. C’est un sujet d’organes. L’art. 716a CO place l’organisation et la haute surveillance de la gestion parmi les attributions intransmissibles du conseil d’administration ; des clés exposées pendant des mois, l’absence de tout plafond de facturation, un défaut de sécurité élémentaire peuvent nourrir une action en responsabilité (art. 754 CO), portée le cas échéant par un actionnaire ou, en cas de faillite, par la masse.
La parade tient en deux pièces. Une résolution du conseil qui constate l’incident, mandate les démarches juridiques et valide le plan de remédiation. Et un rapport de sécurité indépendant qui établit la cause de la compromission, les mesures correctrices et leur mise en œuvre effective. Ce couple résolution-rapport protège les administrateurs, crédibilise la position de l’entreprise face à l’assureur, et démontre au fournisseur qu’il a en face de lui une organisation qui traite l’incident sérieusement, pas un client qui cherche à effacer une ardoise. Autrement dit : la gouvernance documentée est aussi un argument de négociation.
Ce que change un avocat qui connaît la matière
Ces dossiers se perdent souvent avant même d’être plaidés, sur trois terrains distincts.
La plainte d’abord. Une plainte générique, qui parle de « piratage » sans décrire le mécanisme, part au classement faute de piste exploitable. Une plainte précise, qui qualifie correctement les infractions, reconstitue la chaîne de compromission, joint les journaux triés et lisibles, et désigne les infrastructures utilisées, donne au ministère public de quoi travailler. Le procureur doit comprendre le schéma en dix minutes de lecture. C’est un travail de rédaction, pas de formulaire.
Le fournisseur ensuite. Face à un géant qui reçoit des milliers de réclamations, le ton décide de beaucoup. Les doléances finissent en file d’attente ; les menaces creuses ferment la discussion. Ce qui fonctionne, c’est un courrier coopératif mais ferme, qui s’appuie sur les propres clauses du fournisseur, chiffre précisément l’usage frauduleux et place l’établissement devant un risque procédural et réputationnel mesurable. L’expérience montre que le même dossier, présenté autrement, change de guichet : il quitte l’assistance clientèle pour arriver au service juridique. C’est là qu’on négocie.
Reste la technique. Un avocat qui confond une clé d’accès et un mot de passe fait perdre du temps à tout le monde, et de la crédibilité au dossier. Lire les journaux, distinguer l’usage propre de l’usage frauduleux, dialoguer d’égal à égal avec vos équipes et l’expert mandaté pour le rapport de sécurité : cette compréhension du mécanisme n’est pas un luxe, elle conditionne la qualité de la plainte comme celle de la négociation.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le LLMjacking ?
Le détournement des clés d’accès d’une entreprise pour consommer, à ses frais, des services d’intelligence artificielle ensuite revendus à des tiers. La victime ne perd pas ses données ; elle reçoit la facture d’un usage massif qu’elle n’a jamais commandé.
Le fournisseur doit-il annuler la facture ?
Pas automatiquement. Mais des remises substantielles, parfois totales, s’obtiennent lorsque la contestation respecte la procédure et les délais des conditions générales, s’appuie sur les journaux et démontre des anomalies détectables. La qualité du dossier fait la différence.
Mon assurance couvre-t-elle ce type de perte ?
Selon la police, la fraude aux services facturés n’entre pas toujours dans les définitions classiques du dommage lié à la criminalité informatique. Annoncez le sinistre immédiatement, produisez plainte et rapport de sécurité, et faites vérifier les clauses avant d’accepter un refus.
Faut-il vraiment déposer plainte si les auteurs sont introuvables ?
Oui. Même sans identification rapide des auteurs, la procédure fige la preuve, crédibilise votre position face au fournisseur et à l’assureur, et peut rejoindre des enquêtes internationales en cours sur les mêmes infrastructures.
À propos de l’auteur
Matthias Traussnig est avocat au barreau de Genève et fondateur de Sentinel Legal. Titulaire du CAS Digital Finance Law de l’Université de Genève, où il intervient également comme enseignant sur la fraude liée aux actifs numériques, il pratique la criminalité économique, le droit pénal et le droit des technologies.
Sur ce type de dossiers
Ces affaires se jouent sur trois tableaux à la fois : la preuve et la sécurisation dans les premières heures, le bras de fer contractuel avec le fournisseur, la structuration pénale et de gouvernance. Sentinel Legal intervient en criminalité économique et en droit des technologies, de la contestation de facture à la plainte pénale et à l’accompagnement du conseil d’administration. Pour exposer une situation : +41 22 512 76 00 ou via le formulaire de contact.